La transparence chez Foucault, c’est cette articulation entre le savoir et le pouvoir qui fait que ce n’est plus le pouvoir qui est visible (la torture en place publique), mais l’individu sur qui le pouvoir s’appuie en lui prélevant un savoir qui le constitue en tant qu’individu. Je peux dire, après avoir lu Foucault, que ce qui fait qu’on est un individu, tout ce qui fait qu’on est un individu, un sujet, appelez ça comme vous voulez, c’est aussi tout ce qui fait qu’on est assujetti, dominé. On est un individu parce qu’on s’affirme en tant que savoir, je sais que je suis un homme, je sais que je suis anarchiste… et c’est précisément ce savoir qui nous soumet.

 Je sais ce que c’est aimer. Je peux le dire. J’ai appris à aimer. Je ne sais pas si je peux dire que c’est lui qui me l’a appris. Je crois pouvoir dire que je l’ai appris avec lui. J’ai vu sa capacité éblouissante et infinie à aimer, par exemple, oui, j’ai vu ça, je ne peux pas dire à quel point ça m’a impressionné, tout ce qu’il m’a donné, à quel point je n’en revenais pas, à quel point j’ai eu du mal à en revenir. Et je sais aussi que j’ai appris ce que ça coûte d’aimer, et ça je sais qu’il ne le sait pas encore, à quel point c’est rare et précieux, nécessaire, fondamental, pire que tout. J’ai appris à éclater en sanglots aussi, je veux dire comme j’ai pu le faire une fois quand j’étais enfant, comme je ne l’avais pas fait depuis 20 ans, c’est-à-dire en gémissant, avec tous les muscles du visage crispés et le corps abattu. Je croyais qu’il fallait jouer la comédie pour pleurer comme ça. Que ça explose, je n’aurais pas cru ça possible. J’ai appris ce que ça veut dire faire du bien à quelqu’un parce que c’est se faire du bien à soi, j’ai appris la douceur infinie que c’est et contre quoi rien ne résiste, qui est la résistance même. Je sais que je sais ça. J’en suis certain. Ça me rend plus fort que tout, parce que ça me rend tellement confiant.

  Je dis aussi que tous les savoirs sont les mêmes, que la psychanalyse, la génétique, le cinéma, l’autofiction, la politique, cette montée illimitée de « l’individualisme », les savoirs, le savoir, s’inscrit dans cette même articulation avec le pouvoir. Je dis que cette société nous condamne à nous faire visibles pour exister, qu’exister, c’est se soumettre. Je dis que ce n’est pas un hasard, que l’évolution des savoirs et des pouvoirs, c’est comme la théorie de l’évolution, que ce n’est pas pour rien que quelque chose prend ou ne prend pas, que c’est le cinéma, par exemple, qui a marché parmi toutes les inventions de l’époque, parce que c’est le cinéma qui se corrélait avec ce pouvoir de transparence précis.  Je dis aussi que si on comprend ça, que le cinéma ne marche pas parce que c’est bien, mais parce que ça fonctionne avec ce pouvoir, alors on comprend qu’on peut faire autrement.

"C'est le fait d'être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l'individu disciplinaire".
Michel Foucault, Surveiller et punir, p.220
  Ils se mettent nus. Ils le font. Ils auraient pu ne pas. Je leur ai encore dit, mais ils le font. Ils osent. Ils font ça pour le film. Enfin lui ose surtout, lui, Mike. Elle, Claire, elle attend. Elle retarde le moment. Ça leur ressemble tellement, lui de foncer, elle d’attendre. Il y a un moment où ils se lâchent tous les deux, mais en ne passant vraiment pas par les mêmes chemins. C’est drôle. Elle enlève ses chaussettes alors que lui est déjà nu, qu’il se promène partout dans le local désaffecté que l’on va remplir d’affect… où l’on va tourner en tout cas. Et puis, ils sont nus tous les deux. Claire se dérobe à nos regards. Je leur dis encore que je veux filmer leurs peaux, leurs muscles, entendre les bruits de contacts, et c’est tout. Je fais comme je fais toujours pour rassurer les gens, je parle de moi. Je dis que la nudité n’est pas érotique, que le corps, c’est fonctionnel, c’est tout. Je souris. Cela fait déjà plusieurs heures qu’on retarde le moment, qu’on s’amuse, qu’on parle d’autre chose. Et cela fait plusieurs heures que Mike attend de foncer. Ils s’allongent. Mais Claire veut un verre d’eau finalement. Et une cigarette aussi. Et puis encore parler d’autre chose. On sourit. Je fais comme si de rien n’était. Je suis impressionné de ce que ça leur coûte et qu’ils le fassent quand même, mais je ne le dis surtout pas. Je ne dis rien de spécial. Il ne faut pas dramatiser les choses, ce n’est rien, on n’est pas en train de faire quelque chose de bizarre, on n’est pas en train de faire quelque chose qui ne se fait pas, je suis tellement sûr de ça que ça doit forcément se voir dans mon sourire, pas besoin de le dire, le dire, ce serait suspect déjà, de toutes façons, ça ne me vient pas à l’idée. Et puis ils le font. Ils s’allongent l’un sur l’autre. C’est le moment que je prévoyais le plus délicat pour eux, sentir le corps de l’autre contre soi et évidemment ils éclatent de rire. Je veux dire, ils sont pris d’un ou rire inimaginable. Et c’est très beau à voir et c’est très bien. Je regarde, j’écoute, ce n’est pas un fou rire qui veut dire, on arrête, je veux en être sûr, j’observe encore, non, ça ne veut pas dire ça. On continue. Je filme. Comme je l’ai dit, je filme leur corps. Je fais des essais. La lumière, les mouvements, le cadre. Ça va. Je suis surpris. Je prévoyais beaucoup de temps pour les réglages. D’habitude, ça me prend des heures, mais là non, ça me va comme ça. Je filme. Je garderai peut-être les essais aussi finalement. Et puis on a assez essayé comme ça et le fou rire est passé. Je leur redonne les consignes. On ne donne pas des consignes aux gens pour leur dire quoi faire, ils le savent déjà ce qu’ils veulent faire, au moment où ils sont nus tous les deux, non, on donne des consignes parce que la parole, ça rassure, parce que c’est raisonnable, parce que ça parle à l’intellect. Les consignes, c’est quelque chose qu’ils doivent faire, qu’on ne comprend qu’à la fin du film, mais qu’ils font dès le début, qui retire toute ambiguïté entre eux, ça c’est très important pour moi, c’est ce qui fait qu’on n’est pas en train de faire quelque chose de bizarre du tout, et qui en donne tellement plus au film. On se lance, encore un verre d’eau et une cigarette avant, encore parler d’autre chose, rire beaucoup et on s’y met. On commence. Ils le font, très bien même, je suis épaté par ce que je vois dans l’écran, mais ils ne le font pas jusqu’au bout. J’hésite. Il faudrait que je leur donne des consignes très précises, que je balise le chemin. Ça leur permettrait de pouvoir le faire en se cachant derrière les consignes. Mais ce dont je me rends compte, c’est que j’aime ce que je vois, les essais. Je réalise que je vais monter complètement autrement, que je ne veux pas de plan séquence, que je veux faire se succéder ces essais. Je sais qu’on va y arriver de toutes façons, qu’à un moment, j’aurais un ou deux plans plus longs que les autres, mais que ces essais donnent toute leur gravité à ce qu’on est en train de faire. Je ne donne plus aucune consigne, je filme, c’est tout. Je les laisse se débrouiller. Je sais que c’est risqué, je surveille si ça va, j’essaie de voir ce que ça donne si je ne dis plus rien. Je promène la caméra sur leurs corps. Avec une caméra, on est planqué et on guette et on attend et on chasse, je fais ça. J’entends leurs gènes, les efforts qu’ils font, les blessures qu’ils se font aussi, mais ça n’est plus prioritaire. Je prends tout ce qui m’intéresse, tout ce qui excite mon regard, ma sensibilité, mon imaginaire, etc…, je recueille tout, je m’abreuve. C’est magnifique à ressentir. Je crois que si j’y réfléchissais, j’aurais honte, de demander à mes amis quelque chose qui leur coûte, de leur demander de s’exposer, mais je n’y pense pas, je le fais, tant que je vois qu’ils le font, que ça ne les traumatise pas, on le fait. Et puis, je m’arrête de ne penser qu’à filmer. On fait des pauses, on fume encore des cigarettes, on boit des verres d’eau, on parle d’autre chose, on rit, il est tard. C’est dur à faire, mais ça avance, on va le surmonter, ça va aller, ça va déjà en fait, enfin quand ce sera fini, ça ira encore mieux. Je leur dis qu’on le refait une dernière fois, même si je sais que ce ne sera pas la dernière, mais c’est pour donner une notion que ça avance et que ça touche à sa fin. On fait encore quelques prises, et puis c’est bon, j’ai plus que ce que je voulais pour ce film, on peut faire une prise pour jouer et pour se détendre et s’amuser, on fait ça, je ne leur dis pas qu’on ne fait ça que pour ça, mais on le fait, c’est bien qu’on termine comme ça, en s’amusant, même si ce serait mieux que j’apprenne à dire merci.  
  Je n’ai pas parlé de la solitude dans le texte précédent, ni des blogs, on s’en fout de la solitude et des blogs, non mais alors vraiment on s’en fout. Ce n’est pas du tout ça que je dis, même si qu’on n’écoute pas ce que je dis ne donne pas tort à ce que je dis dans le texte précédent.
  Je dis que la douleur, l’angoisse, la peur, le deuil, le traumatisme, appelez ça comme vous voulez, on s’en fout, comment on l’appelle, ça n’a aucune importance, le poids qu’on a, qui coupe la respiration, qui fait croire ne plus pouvoir vivre, ne pas tenir, ne plus avoir la force, je dis que ça, cette chose sans nom, quand on l’affronte, ça passe, je dis qu’il n’y a pas à fuir, à parler, à faire du bruit, à s’agiter, à se battre, qu’il n’y a rien à faire, que s’arrêter, se laisser rattraper, écouter ça, le voir, l’ausculter, ça le fait disparaître.
  Je dis qu’il n’y a pas à avoir peur, que c’est facile, qu’on est assez fort, qu’il n’y a rien qu’on ne puisse surmonter.
  Je dis que la confiance, c’est ça.
  Je dis que l’humilité, c’est ça.
  Je dis que l’amour, ce n’est que ça.
  Je dis que vivre, c’est ça aussi.
  Je dis que le moment où ça, qui n’a pas de nom, part, c’est innommable à quel point c’est bon.
  Je dis aussi que tant qu’on ne s’arrête pas pour faire arrêter ça, on ne vit pas, on ne sait pas ce que c’est vivre, on n’aime pas et on n’est personne, parce qu’on vit n’importe quoi, qu’on aime n’importe comment et qu’on est n’importe qui. Parce qu’on fuit, c’est-à-dire qu’on fuit de partout. Parce qu’on est trop encombré avec ça, qui n’a pas de nom. Parce que, c’est évident, quand ça s’est arrêté, quand on sait qu’on n’est ni cette douleur sans nom, ni la fuite de cette douleur, que personne ne peut être ça, que personne n’est condamné à ça, qu’une vie, ce n’est pas ça, non, vraiment pas.
  Je dis que des gens qui portent leur douleur sans nom, qui sont résignés à leur douleur, qui croient que c’est ça vivre, il y en a partout. Je dis que la plupart de ces gens ont tort, que c’est malheureux, mais qu’ils peuvent faire autrement, que ça fait peur, atrocement même, je sais, mais que c’est facile, qu’il n’y a qu’à, qu’il n’y a qu’à voir que la vie, ce n’est pas ça, que ça ne peut pas être ça et que, quand même, c’est évident.
  Je dis aussi que des douleurs, des traumatismes et des deuils, on ne devrait pas en traverser du tout, que ça ne donne pas envie de vivre, tellement c’est âpre, tellement c’est inhumain, et que parce que c’est âpre et inhumain, on mérite de vivre autre chose, de vivre tout sauf ça, de ne pas faire durer la douleur indéfiniment, de ne pas la laisser se répandre et gagner tout dans sa vie.
  Je dis que des gens qui donnent raison à leur douleur, qui font plier leur vie à leur douleur, qu’ils la fuient ou qu’ils y plongent, j’en ai connu, j’en connais. Je leur redis que l’amour, la vie, c’est le contraire de ça, qu’il n’y a qu’à avoir confiance. Je sais que c’est facile à dire, mais c’est aussi facile à faire, vraiment. Je le dis avec toute ma confiance et tout mon amour.
  Je ne parle ni de la solitude, ni des blogs, je parle de moi. Je dis que moi j’aime être seul, que ça ne fait pas de moi quelqu’un d’isolé, parce que je suis bien entouré, vraiment, que c’est incroyable même à quel point, mais que j’aime être seul et je dis que quand j’ai été en deuil, en deuil de quelqu’un qui est mort, puis ces derniers mois en deuil d’un amour qui est mort, cette solitude, que j’aimais tant, je ne l’ai pas supportée, et je ne l’ai pas supportée parce que j’avais mal et que cette douleur-là, quand j’étais seul, je ne pouvais pas ne pas la voir. Je dis que j’ai cru que je ne m’en remettrai pas, que cette douleur était plus forte que moi, que je ne pouvais pas. Je dis que j’ai failli la fuir cette douleur, tellement je n’étais pas fait pour ça, tellement je méritais mieux. Et je dis que je l’ai laissée me rattraper, cette douleur et que ça ne m’a pas tué. Je dis qu’un jour ça me tuera, que ça a déjà failli, c’est-à-dire que j’ai failli, et que c’est normal de faillir, vu la violence que c’est, mais que là, non, là, je dis que j’ai retrouvé la paix, que c’est possible, même si ça doit forcément être précaire. 
  Voilà, c’est ça que j’ai dit, que je dis, que je redis, et que je redirai encore.
  Je voudrais parler de la solitude. Je voudrais parler de la solitude parce que, quand même, un blog, c’est un truc dans lequel la solitude pue tellement elle est partout. Un blog, c’est un truc de mec qui, quand même, parle tout seul, et donc, forcément, désolé, s’écoute et délire. C’est un truc de mec qui prend la parole, qui s’acharne à prendre la parole, mais qui n’en fait rien de cette parole, qui la fait tourner à vide dans sa solitude. C’est un truc de mec qui fait tout pour lutter contre la solitude et dont cette lutte précisément le rend encore plus seul.
  Je ne sais pas pourquoi, cette solitude, elle est à perte dans un blog. Sans doute parce qu’un blog, ce n’est jamais que de la parole, et les gens, de cette parole, ils en font comme ils font toujours, ils n’écoutent pas ou, plutôt, ils écoutent assez pour que ça les fasse penser à autre chose, à leur propre parole.
  Maintenant, qu’est-ce que c’est la solitude (ça y est, je me remets à penser, c’est-à-dire à être chiant, ça ne m’étonne pas, je sentais que les rouages de mes neurones se mettaient en branle ces derniers temps) ? D’abord, la solitude, c’est cette asphyxie dans sa propre parole, qui ne tolère pas celle de l’autre, qui y est hermétique et réfractaire. Si un mec dans un blog est désespérément seul, c’est parce que ce qu’on entend dans la parole de l’autre, c’est sa propre parole. Ensuite, et surtout, ce qu’on appelle la solitude, c’est la douleur de vivre. Tout ce que les gens font pour ne pas être seuls, par exemple parler, alors qu’ils le sont, seuls, que la question ne se pose même pas, à moins d’être siamois, mais les siamois, on les tue maintenant, il me semble, ce n’est pas pour fuir la solitude, c’est pour fuir la douleur de vivre qu’ils portent en eux et que la solitude révèle. Quand on est seul, on ne peut pas ne pas voir, ne pas ressentir la douleur qu’on porte en nous, qui est si lourde et encombrante qu’elle paraît invivable. Et elle l’est, elle doit l’être, forcément. On n’est pas fait pour vivre avec ça dans le corps. Alors, on parle, on fabrique sa solitude pour la fuir.
  La solitude pour moi, c’est attaquer la douleur, la voir, l’ausculter, la prendre de front et la faire plier jusqu’à ce qu’elle disparaisse et elle disparaît. Elle disparaît précisément parce que cette douleur, ce n’est pas moi, que rien en moi ne la relaie ni ne lui donne raison, qu’elle m’est et qu’elle doit me rester étrangère, intruse, importune. Et la solitude des autres, ce dont elle est criante et désespérée, c’est ceux qui ne savent pas quoi en faire, qui la flattent ou qui la fuient, parce qu’ils pensent quand même que leur solitude et cette douleur, c’est eux, qu’ils sont ça et qu’il n’y a rien à faire à part attendre la mort pour que ça s’arrête.

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