J’ai mis longtemps à trouver la confiance ou le courage ou la connerie d’écrire. Je veux dire d’en faire ma vie. De faire ça, de ne faire que ça, ça me paraissait incroyable. Je ne sais pas si je ne me sentais pas à la hauteur ou si je ne me donnais pas la permission, si ça ne me paraissait pas réaliste ou je ne sais pas, mais je ne l’ai pas fait comme ça. Ça a été long, que ma vie soit ça, je ne l’ai pas fait du jour au lendemain. Je crois que j’ai mis des années, que j’ai essayé plein d’autres choses, je n’ai jamais dit ça, parce que je sais que c’est ridicule de dire des trucs comme ça. De m’engager complètement dans l’écriture, c’est-à-dire de libérer toute la place dans ma vie et en moi pour ça, de repousser, avec toute la force que j’ai pu, tout ce qui pouvait venir entraver le processus, les contraintes sociales, les censures, l’ego, je ne sais pas quoi, tout. D’organiser ma vie pour que quand même l’air de rien tout tourne autour de ça, que rien d’autre ne m’absorbe ou me pollue. Je m’écoute, par exemple je sais que je ne peux pas avoir le niveau de concentration nécessaire en permanence, que ça évolue dans une journée, la concentration, que ça évolue dans une année aussi, qu’il y a des périodes ou je suis plus bête que d’autres et qu’il faut que je sois à l’écoute, que j’essaie d’être le plus honnête possible, pour savoir quelle force j’ai à un moment précis pour pouvoir écrire quoi, que je sois à l’écoute de moi, de mes capacités, de mon courage, de mes peurs et à l’écoute du texte que j’écris aussi, qu’est-ce qu’il dit, comment il le dit, d’écouter le texte parler de moi, des autres, du monde, du texte aussi et de l’écriture. D’être au plus proche des choses comme ça, ça demande une disponibilité inouïe. Ça demande de ne rien pouvoir faire d’autre. Et puis, ce qui pourrait donner du courage, se dire que ça vaut la peine tout ça, parce qu’au résultat, c’est bien ce qu’on écrit, et bien ce n’est pas possible, on ne peut pas se dire ça, parce que c’est faux, c’est juste qu’il faut réussir à ne pas se dire que ça ne vaut pas la peine, parce que ce n’est pas bien et qu’il vaut mieux ne pas. Dans le fond, je sais que ça ne vaut pas la peine que c’est pour écrire ça, de consacrer 17 mois de sa vie pour écrire un bouquin nul, c’est la chose la plus conne du monde, et pour rien en plus, je ne le fais même pas pour l'argent, ce n'est même pas efficace, ni vendable, mais j’en ai besoin, alors voilà, je fais avec mes besoins contre les contraintes. Je ne regrette pas de faire comme ça, même si face à la plupart des gens qui eux les acceptent, les contraintes, et tous les jours en plus, pour tout, je sais bien que je dois avoir complètement tort.

  Ça m’énerve à la fin de voir les gens se démener pour ressembler à quelque chose, pour être intelligents ou beaux ou riches ou aimés ou je ne sais pas quoi encore. Cette manie de courir après les images et les idéaux. Ce n’est pas possible quand même de s’imposer l’humiliation, la frustration de ne jamais être à la hauteur, de s’en prendre à soi et de ne jamais s’en prendre à la hauteur. C’est la hauteur qu’on vise qui ne va pas, merde. Ce que j’aime chez les gens, ce n’est pas ce qu’ils disent, ce qu’ils disent, je ne l’écoute pas de toutes façons, non, ni ce à quoi ils ressemblent, non, ce que j’aime, c’est derrière tout ça, qui ne sont jamais que des apparences qu’ils contrôlent, avec lesquels ils jouent pour croire être quelqu’un, c’est… et là évidemment ça n’a pas de nom, c’est ce dont ces apparences sont la forme, mais la forme on s’en fout, la forme on s’en fout, la forme on s’en fout, merde, putain, c’est… ce truc qui n’a pas de forme, qui ne ressemble à rien, qu’on appelle ça substance, âme, relief, humanité, peur, espoir, fragilité, courage, blablabla… Ça, ce truc auquel on a rarement accès, ce truc pollué par toutes les apparences que ça prend, dans lesquels il se prend, ce truc-là, ça. Alors évidemment, ce truc-là, ça ne sort pas de nulle part, ça répond aux images, de l’autre, du monde, de soi, mais ça y échappe, forcément ça y échappe, j’en suis sûr. Il faut voir comment, c’est tout. Bon, j’y reviendrai.
  Alors là, avec ça, c’est sûr qu’on va savoir qui je suis… J’imagine que je mesure la distance entre les centres des pupilles, je n’ai que ça à foutre. Ce n’est pas du tout de la course compulsive au signifiant, ce n’est pas du tout la transparence dont parlait Foucault dans Surveiller et punir. Je remplis tout ça et avec ça, n’importe qui peut me reconnaître dans la rue entre mille, c’est sûr, c’est moi, c’est forcément moi.
  Voilà, qu’on désire quelque chose dont on manque, c’est comme ça que c’est fait, qu’on ne désire plus quelque chose quand on l’a, je ne vois même pas en quoi cela poserait un problème. Ce qui pose un problème, ce n’est pas tant que l’on ait ou que l’on ait pas quelque chose, c’est qu’on se construit dans une logique du manque, que ce qu’on est, c’est ce dont on manque, c’est ce qu’on manque. Par exemple, on pourrait jouir de ce qu’on a, ce serait possible, on pourrait se construire dans une économie de la jouissance, ce n’est pas quelque chose de délirant, ça, moins que le désir en tout cas… ce n’est pas pour dire, mais quand même. En étant quelqu’un, et non quelqu’un d’autre et en étant quelqu’un d’autre que quelqu’un, on se construit dans le manque de soi et de l’autre, dans le désir et non dans la jouissance. Lacan parle du désir, Deleuze parle du désir, oui d’accord, une société de consommation, ce n’est jamais que du désir, le narcissisme, le monde des images, ce n’est que ça, du désir, à vide, avide, oui, bien sûr, oui. On est quelqu’un parce qu’on n’est pas tout le monde, une personne précise qui désire quelque chose de précis pour s’inscrire dans la foule et y échapper, oui, j’ai expliqué tout ça dans un autre blog, et surtout dans mes bouquins, oui. On peut passer sa vie à se passer à côté, oui, je sais. Mais la jouissance par exemple, ce qui fait qu’on ne manque de rien, qu’on ne court pas après ce qu’on n’est pas et ce qu’on n’a pas, le manque, ce n’est pas rien, ça. Enfin bon… 

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