J’ai hurlé toute ma vie. Je veux dire, j’ai hurlé tous les jours tout le temps pendant vingt ans, plus encore. Je n’ai fait que ça, hurler. Contre tout. Parce que tout est violent pour moi, parce que vraiment tout est violent. Ça ne me paraît pas maladif, c’est de ne pas hurler qui l’aurait été. Que je ne m’y habitue pas, que la violence me fasse violence, c’est comme ça que ça doit être. Prendre sur soi et encaisser, c’est s’en faire le relais, de cette violence. Moi j’ai hurlé, mais vraiment, ce n’est pas une façon de parler, j’ai dit non de toute la force que j’ai pu.
On n’apprend pas à écrire, ou à danser, ou à jouer ou je ne sais pas quoi… On doit désapprendre au contraire. On doit partir de rien, or on ne part jamais de rien, ça demande un travail incroyable, revenir à rien pour partir. Je comprends que la plupart des gens ne le fassent pas. Et puis c’est ingrat. Ça ne ressemble à rien, ce n’est pas beau, on ne sait même pas ce que c’est. Je ne peux pas écrire un joli bouquin, ou exécuter une jolie danse ou réaliser un joli film ou faire n’importe quoi de joli, parce que ce ne serait pas ma langue à moi, mais une langue commune, dans tous les sens du terme, une langue de tout le monde et une langue axiomatique et arbitraire à laquelle j’aurais l’impression de me soumettre, exactement comme si je défendais que la terre était plate, ou que le sperme était de l’écume de cerveau échauffé ou que les femmes étaient moins stables que les hommes ou que l’intelligence était génétique ou que… J’aurais l’impression d’encaisser et de me soumettre en cherchant à bien faire, à faire le beau. Je ne fais pas des choses jolies, ça m’arrive de le regretter, parce que, des choses jolies, les gens sont dupes, mais je ne peux pas. Je ne suis pas marié non plus et je ne bats pas ma femme, ni ma maîtresse, désolé, je sais que j’ai tout raté.
J’en ai marre de ne pas écrire. Mais je suis patient. Je dois reprendre le bouquin sur lequel je travaille depuis un an. J’en ai encore pour un an, ou deux. C’est une étape importante ce livre dans ma vie, dans mon travail, dans mon rapport… aux autres, aux mondes (je ne sais pas pourquoi, j’ai mis monde au pluriel), à tout. Avant j’avais peur de ne pas être capable d’arriver au bout d’un livre, de ne pas avoir la force, maintenant j’ai écrit tellement de bouquins que je n’ai plus du tout cette angoisse. Tant mieux, c’est une entrave cette angoisse quand même. Là, j’attends. Je sais que quand j’aurais commencé, je ne pourrai plus faire que ça, que ça emportera tout le reste, alors j’attends encore un peu. Peut-être que je me protège de l’écriture, là maintenant, de l’épreuve que c’est, du bonheur que c’est aussi, ou que je profite de la vie, que j’attends désespérément que quelqu’un me dise ou que moi je me dise que ça ne vaut pas le coup de tout sacrifier à l’écriture, tellement vivre c’est bien. Je laisse une chance à la vie en ce moment, mais la vie ne semble pas pressée de la saisir, cette chance. Décidément, je vais bientôt me remettre à écrire. Et je sais que je vais être heureux en plus. Je vais partir loin, seul, avec la mer partout, je ne comprendrai pas la langue des gens autour, je les regarderai avec curiosité, je ferai peut-être l’amour, mais ce n’est pas sûr, je n’ai envie de rien d’autre que d’écrire quand j’écris, ça s’appelle la sublimation chez Freud, ce n’est pas un axiome, je l’ai vérifié, et je vais écrire et je vais être heureux. Et on ne peut pas dire que je ne vivrai pas.
Je crois que l’art, ça s’appelle comme ça, c’est sauvage, grégaire et asocial, on ne m’ôtera pas ça de l’idée, même si ça fait de moi un intégriste et un terroriste. Je crois qu’on hurle quand on fait ça, non vraiment je le crois sincèrement. Je le crois avec le peu d’espoir qu’il me reste, c’est-à-dire ce truc immense qui me tient en vie. Je sais, c’est idiot. Je rassemble toutes mes forces là, maintenant, pour hurler encore, en espérant peut-être au fond trouver une raison de me dire que ce n’est pas la peine et en me réjouissant avec excitation du cri que je m’apprête à pousser. C'est drôle qu'il me faille autant de calme pour hurler...