Essai nul : les yeux ouverts

Publié le par claude pérès

  Je ne me cacherai pas. Ni mon visage, ni mon corps. Ni mon regard. Ni ma voix. Quand je ferme les yeux très fort, je ne fais plus partie du monde. On ne me voit jamais fermer les yeux. Parce que quand je ferme les yeux on ne me voit plus.
  Il y a longtemps que ma sécrétion de dopamine est faible. Ça me manque. C’est d’écrire qui me dope habituellement, écrire et réaliser aussi. Réaliser que j’écris aussi.
  Je ne tiens pas à échapper au monde, parce que le monde, je m’en fous un peu quand même.
  La danse, c’est un truc de paranoïaque. C’est le contraire d’un corps démembré schizophrénique. D’ailleurs un danseur n’est un danseur que quand il a ses connexions, c’est comme ça qu’on dit, c’est même magnifique à voir. J’ai mes connexions. C’est magnifique à ressentir. On est une minorité de danseurs à les avoir. On est une minorité à les avoir. Quand je parle de danse, je ne parle que de la danse contemporaine, évidemment.
  Je continue à penser qu’on met sa vie en jeu quand on écrit. Je veux dire, on choisit entre écrire ou vivre, on ne peut pas faire les deux. Ça ne peut pas être amusant à faire. Je sais qu’on ne doit pas dire ça. Je sais. Et puis il y a plein de façons différentes de faire. Et elles se valent. Dans l’absolu, elles ne valent rien de toutes façons. Il n’empêche que…
  Je n’arrive pas à en vouloir aux gens. Je ne peux pas ne pas les trouver touchants, même avec tout le mal qu’ils (se) font. Je ne sais pas si ça veut dire que je ne fais plus partie du monde, que j’ai fermé les yeux ou…
  Il y a longtemps que je ne ressens plus le danger. Je suppose que je veux dire qu’il y a longtemps que ma sécrétion d’adrénaline est nulle. Ici je veux dire que je ris.
  Lire ou écrire, ça doit coûter, ça ne peut pas être rien, ça doit tout prendre, tout. On doit se livrer à un livre, sans mesure aucune, inconditionnellement. Je ne peux pas dire à quel point c’est bon. Quand je parle de devoir, je veux dire que c’est ce que j’aime, ce n’est que ça. Et je n’aime que ça.
  Je ne dirais pas que je ne ressens rien. Par exemple, je suis soulagé. C’est un sentiment, le soulagement, vous savez ?
  Si quelqu’un comprend quelque chose, c’est qu’il n’a rien compris.
  Que ce soit clair, on ne peut pas se sauver.
  Je fais partie des gens qui ne peuvent plus vivre quand ils aiment, quand ils écrivent, quand ils… Il y a des gens comme ça. Ce n’est ni bien ni mal.
   Je crois que j’ai déjà perdu tout ce que je n’avais pas.
   Je suis soulagé.
   J’ai tout perdu.
  Je crois qu’être entier et intègre, ça veut dire quelque chose. Il m’arrive de croire donc. Comme quoi je suis léger aussi.
  Je ne fermerai pas les yeux. On me verra les yeux grands ouverts. Et ça je peux vous dire qu’on le verra.
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Publié dans moods

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D
Ce que tu viens de poster, Claude, comme à l'habitude, c'est très touchant, très beau...<br /> ...j'ai chaque fois beaucoup d'émotions à lire tes mots, à deviner l'énergie qui sous-tend ton écriture, à deviner le théâtre des émotions qu'il y a là derrière, dans les coulisses...<br />  <br /> A très vite...<br />  <br /> -D
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P
il me plaît beaucoup ce texte là.<br /> Je pensais avoir du mal à me déprendre de ruptures, mais je suis charmée aussi par les éclats de moods. <br /> Mais il a raison, le premier commentateur, du concentré de Claude Pérès, la pensée comme un beat, qui se complète en se retournant comme un sac, créé un accord par le rythme des propositions contradictoires qui s'étendent comme des marées, se reprennent pour couvrir tout le champ de l'expérience, se redonnent... Cette pulsation si grave et si forte qu'elle est audible par les os. <br /> En lisant j'avais vraiment la sensation pure stroboscopique des paupières qui ouvrent et ferment.<br /> Merci....<br />  
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L
C'est la première fois, mais je viens souvent ici.
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T
Oui.
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M
Moi j'aime tes yeux quand ils sont ouverts et que ta bouche me parle de ce que moi je ne vois pas, de ce que je ne peux pas voir, parce que je n'ai pas tes yeux, aussi parce que je ne peux pas m'empêcher de m'empêcher de vivre, et que toi tu le vois, ça.
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